Mar, informaticienne clic & choc
Maths・Ingénierie

Mar, informaticienne clic & choc

Les deux font la paire - Mar, informaticienne clic & choc

Si on vous disait qu’avec un clic, il est possible de faire de la recherche, vous n’y croiriez probablement pas. C’est pourtant le travail d’une informaticienne toulousaine qui piste les clics pour révolutionner les nouvelles formes d’apprentissage.

La série Les deux font la paire met en scène des couples insolites : un·e scientifique se prête au jeu de l’interview avec un objet du quotidien pour tirer un portrait décalé de celles et ceux qui font la science.

 

Mar, informaticienne hybride 

« Non, les informaticiens ne sont pas tous des mecs gros avec une chemise à carreaux et des lunettes ! » Pour bousculer les stéréotypes (et pas que), une chose est sûre, Mar Pérez-Sanagustìn n’a pas la langue dans sa poche. « Ça a du bon, comme du mauvais », reconnaît cette informaticienne, dans un éclat de rire avec un doux accent espagnol. De Barcelone, en passant par Londres, San Francisco ou Santiago du Chili, Mar a roulé sa bosse au gré de ses recherches avant d’arriver à Toulouse. Après des études en informatique, notamment en neurosciences computationnelles (étude du fonctionnement du cerveau avec l'informatique et les mathématiques), elle consacre ses travaux à une thématique plus appliquée : la technologie éducative ou EIAH (Environnements Informatiques pour l’Apprentissage Humain) - la technologie au service de l’apprentissage humain.

Livre et casque de visioconférence

Un livre et un casque de visioconférence : voici les deux objets choisis par Mar pour l’accompagner dans ce portrait. À eux deux, ils symbolisent l'environnement de travail dit « hybride », au cœur des expérimentations de la chercheuse. « Les environnements d'apprentissage tels qu’on les connaissait il y a quelques années, avec seulement un·e prof qui explique les choses, ne sont plus valables. Aujourd’hui, les étudiant·es travaillent dans plusieurs milieux. Depuis la crise Covid, notamment, on voit des pratiques de plus en plus hybrides où se mélangent les apprentissages traditionnels et le monde digital, soutenu par les progrès technologiques. » Dans ses recherches, l'informaticienne combine les deux mondes pour chercher de nouveaux outils, adaptés aux besoins d’aujourd’hui.

Marie, Matilda et Mar

Comment une petite fille barcelonaise devient chercheuse toulousaine en informatique ? « J’ai toujours vécu dans une ambiance estudiantine, mon père était chercheur en sciences humaines, ma mère prof de littérature au lycée, ma grand-mère était prof de math… » 

Pour Mar, la révélation a surtout opéré avec un film sur Marie Curie quand elle avait une douzaine d’années. « Je suis sortie de ce film très touchée, très impactée. C’est elle qui m’a donné envie de faire de la recherche. Sa vie, son courage, sa capacité à faire changer les choses… Elle a été un peu mon modèle, et je l’ai même remerciée dans ma thèse ! »

Une envie renforcée par la prise de conscience de la place accordée aux femmes scientifiques dans l’Histoire. « Prendre conscience de l’effet Matilda - du fait que les contributions scientifiques des femmes ont souvent été éclipsées par leurs homologues masculins - m’a aidée à réaffirmer mes propres contributions scientifiques et à me construire en tant que chercheuse. Il ne s’agit pas de s’approprier ce qui ne nous appartient pas, mais de valoriser ce que nous faisons réellement. Me souvenir de cet effet m’a donné la force de défendre mes contributions et de leur accorder la place qu’elles méritent. » L’effet Matilda est un terme inventé par l’historienne des sciences Margaret W. Rossiter en 1993, en référence à Matilda Joslyn Gage, militante féministe du XIXᵉ siècle qui l’avait documenté.

À bas les clichés, comment féminiser le monde des techs ?

Malgré de plus en plus de modèles positifs féminins, les derniers chiffres en date sont sans appel : les femmes ne représentent que 24% des postes dans le numérique. Pourquoi ? « Je pense qu’une image de la technologie, notamment véhiculée par les films, reste toujours associée au hardware, à la machine qu’il faut bouger, manipuler… Alors qu’en informatique, il existe une grande partie d’abstraction, ce n’est pas juste physique ! » Derrière le hardware, on retrouverait des hommes, et derrière le software, des femmes... Que nenni ! Dans la vraie vie, contrairement aux représentations stéréotypées des films et séries, les informaticiennes sont partout.

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Une autre explication serait les parcours d’apprentissage, pensés par et pour les hommes. « Pour apprendre à programmer, les exemples utilisés sont toujours des références masculines, comme des matchs de foot », explique l’informaticienne. « Une expérience très intéressante a été faite en Inde, le nom des cours et des carrières a été changé pour attirer les femmes et ça a marché ! Et aujourd’hui il y a beaucoup de femmes informaticiennes dans ce pays. Les exemples masculins génèrent de la distance, conditionnent dès le début et forcément en tant que femmes, on se sent un petit peu exclu dans ce parcours académique… »

Pour faire évoluer les choses, la chercheuse a un truc : « Pour mes cours, je prends les premières années pour que les étudiant·es voient dès le début qu’il existe des référentes, qu’il y a aussi des femmes en informatique. Quand je travaillais au Chili, on allait même dans les lycées pour aborder les lycéennes, elles avaient d’ailleurs plein de questions, du type "Est-ce qu’il est possible d’avoir des enfants, de gérer une famille avec un métier comme cela ?" Alors que oui, bien sûr ! L'informatique est un métier très flexible, on peut travailler d’où on veut, adapter nos horaires… Et puis il existe des applications pour tout, la santé, le bien-être… Il est nécessaire, je pense, d’insister sur cet aspect pluridisciplinaire très important et pas assez visible. »

La technologie éducative ou l’informatique au service des humain·es

Si Mar s’est tournée vers les EIAH, c’est qu’elle avait à cœur de travailler sur une thématique de recherche qui combine les techniques informatiques et le facteur humain. De quoi parle-t-on précisément ? Des learning analytics (analyse des traces d’apprentissage), un sous-domaine des EIAH qui observe, analyse et réinvestit des traces comportementales et cognitives d'apprentissage. Il s’est notamment développé à partir des années 2000 avec l’accès à une grande masse de données, ce qui a amélioré la capacité d’analyse. En 2011, le Solar (Société pour les learnings analytics research) en officialise la définition suivante : « Les learnings analytics, ou l’analyse des traces d’apprentissage, sont la collecte, la mesure, l’analyse et l’étude des données sur les apprenant·es et leurs contextes, dans le but de comprendre et d’optimiser l’apprentissage et les environnements dans lesquels ils se produisent. »

Sur la piste des clics... 

Comment s'y prendre concrètement ? « J’utilise les données, les traces - c’est-à-dire les clics - que les étudiant·es font sur Moodle, une plateforme d’apprentissage en ligne souvent utilisée dans le secondaire et l’enseignement supérieur. » Ce système enregistre automatiquement ce que font les étudiant·es sur la plateforme (les activités, les vidéos, les PDF…). Mar récupère ces données pour mieux comprendre l’utilisation des étudiant·es et les adapter aux activités qui se déroulent en présentiel. « Par exemple, je vais pouvoir voir sur une vidéo là où les étudiant·es s’arrêtent, là où ils retournent en arrière… Je peux ainsi identifier les concepts qui ne sont pas compris. J’analyse toutes ces données pour comprendre les stratégies les plus efficaces pour réussir en cours. » 

À partir de ces observations, des nouveaux outils sont développés en lien avec les stratégies d’apprentissage les plus efficaces. Et ça marche ! Les étudiant·es qui les utilisent sont plus régulier·ères pour l’apprentissage. Mar et ses collègues ont observé des modifications d’approche grâce à ce type d’intervention, côté élèves, mais aussi côté profs. Ces dernier·ères peuvent mieux appréhender comment se comportent les étudiant·es en temps réel sur la plateforme et se servir de ces résultats dans leurs cours traditionnels.

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...pour un apprentissage accessible à toutes et tous

Les résultats d’ores et déjà exploités montre l’importance de la remise en contexte pour rendre l’outil efficace. « Quand les étudiant·es voient la visualisation hors contexte, on se rend compte qu’elles et ils ne réagissent pas. Or, quand on les lie à une activité concrète, un cours, un examen… quelque chose d'ancré dans leur quotidien, là, elles et ils réagissent positivement et deviennent plus régulier·ères, ont une meilleure écoute en cours, sont plus attentif·ves… » 

Trois profils d’étudiant·es ont été identifiés lors des analyses de données : les « bon·nes », qui savent déjà apprendre ; les « moyen·nes », celles et ceux qui travaillent, mais sans forcément réussir ; et celles et ceux qui s’en fichent. Les études menées montrent que c’est sur la catégorie du milieu que les résultats sont les plus positifs.

En toile de fond, Mar poursuit un but social. « Pour moi la recherche en technologie éducative est indispensable si on veut tendre vers une société plus équitable et inclusive. Notre but est de construire des outils qui aident les étudiant·es volontaires, mais ayant des difficultés, à mieux apprendre, et donc à avoir les mêmes chances de réussite que les autres. » De plus, comprendre comment marche l’outil informatique permet d’éveiller l’esprit critique des plus jeunes. « On vit dans un monde de plus en plus numérique, avec un certain nombre d'applis par exemple, qui nous suivent au jour le jour… Comprendre ce qu’il y a derrière permet de développer son esprit critique et pour moi c’est essentiel aujourd’hui. ».

 

Mar Pérez-Sanagustín est enseignante-chercheuse en informatique à l'Université de Toulouse, au sein de l'Institut de recherche en informatique de Toulouse - IRIT (CNRS, UT, Toulouse INP, Université Toulouse Capitole, UT2J). Elle fait partie de l'équipe TALENT (Teaching And Learning ENhanced by Technologies - Enseignement et apprentissage améliorés par les technologies) qui développe des axes de recherche dans le domaine des Environnements Informatiques pour l’Apprentissage Humain (EIAH).
 

Les deux font la paire est une série Exploreur - Communauté d'universités et établissements de Toulouse. Journaliste : Naomi Vincent. Conception, coordination et suivi éditorial : Eva Bouloux, Clara Mauler et Hélène Pierre. Photos : © Sébastien Chastanet. Studio photos : Maison de l'image et du numérique, Université Toulouse - Jean Jaurès.