Féminiser les métiers de l’IA : un vrai enjeu de société

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Droit・Entreprises

Féminiser les métiers de l’IA : un vrai enjeu de société

Femme chercheuse informaticienne IA

Un des premiers langages informatiques a été inventé par une femme : Grace Hooper. Mais aujourd’hui, le secteur du numérique, dynamique et rémunérateur, fait face à une pénurie de talents et ne compte que 30% de femmes parmi ses effectifs. Numérique et IA, où sont les femmes ? Nadia Pellefigue, vice-présidente de la Région Occitanie, en charge de l’enseignement supérieur, de la recherche, de l’Europe et relations internationales, et Corinne Joffre, secrétaire générale de l’Institut interdisciplinaire d’intelligence artificielle de Toulouse (ANITI) établissent les constats et débattent de ces enjeux pour le monde de la recherche et la société.

Le constat : les femmes, minoritaires dans les métiers de l’IA, sont victimes de puissants stéréotypes

Nadia Pellefigue : Les femmes sont sous-représentées dans les métiers de l’IA, alors qu’elles y étaient autrefois très présentes. Un des premiers langages informatiques, Cobol, a d’ailleurs été inventé par une femme (Grace Hooper, NDLR) ! Quand on imagine une femme devant un ordinateur aujourd’hui, on a tendance à la placer dans le rôle d’assistante. Dès lors que les métiers de l’informatique ont été mieux reconnus, et mieux payés, les femmes se sont retrouvées minoritaires. Il n’est pas acceptable de tenir à l’écart de l’IA, secteur générateur d’emplois et de solutions, des femmes qui demain en auront usage.

Une IA qui écarte les CV de femmes

Corinne Joffre : Le fait qu’il y ait peu de femmes dans les métiers de l’intelligence artificielle est un vrai sujet. Le « gender data gap » en est l’une des explications. Quand il n’y a pas de données enregistrées concernant les femmes, il n’y a tout simplement pas de phénomène. Pour l’IA, il est indispensable de disposer de données qui représentent une réalité sociale complète. Une autre explication réside dans les biais des données. Par exemple, Amazon a confié le tri des CV à une IA pour ses recrutements. L’intention était bonne, l’entreprise pensait que l’IA serait plus objective que les humains. Mais les données d’apprentissage de l’IA étaient basées sur les dix dernières années de recrutement, dont les CV de femmes étaient écartés. L’IA a très bien appris cette réalité et l’a même amplifiée en écartant les candidatures des femmes. L’entreprise a tenté de faire progresser l’algorithme pendant quatre ans jusqu’à y renoncer.

Des GPS aux voix féminines qui répondent à des voix masculines

NP : Dans les rôles d’assistants vocaux, comme Alexa, ce sont souvent des voix féminines, alors qu’on utilisera des voix masculines dans les commandes par la voix, dans les simulateurs de vols par exemple. On genre donc les actions, ce qui n’est pas admissible.

CJ : (Les systèmes de commande vocale) GPS ont été enregistrés sur des corpus de voix majoritairement masculines. Il ne faut donc pas s’étonner quand dans la voiture, le GPS entend mieux le passager que la conductrice ! L’effet est pervers, car la réaction spontanée de la conductrice est de se dire « la machine ne fonctionne pas avec moi ! ». La technologie n’a pas été pensée pour reconnaitre des voix de femmes et on leur demande même de s’entrainer à parler avec une voix plus grave ! 

Formation : déconstruire les stéréotypes de genre 

NP : Le rôle de la Région et globalement des institutions est de contribuer à trouver des solutions, mais cela passe par la déconstruction des stéréotypes dès le plus jeune âge. Ainsi, lorsque la Région intervient sur l’orientation, on aura un vrai impact pour permettre aux filles de s’intéresser aux filières dont elles se détournent si au préalable on a déconstruit les stéréotypes de genre. C’est l’enjeu du programme « égalité » mis en place par la Région, qui vise à permettre aux jeunes femmes de choisir librement leur voie professionnelle, indépendamment de leur genre, de leur assignation sociale ou culturelle.

CJ : Nous avons créé au sein d’ANITI une commission mixité ; nous avons constaté le manque de femmes formées à l’IA et avons décidé d’agir en amont. Nous menons des actions auprès des classes de master, et ce sont des ambassadrices qui interviennent. L’impact est modeste, mais la posture est proactive. Nous avons également lancé un programme appelé Mentor IA qui permet d’assurer des suivis individuels qui est indispensable.

L’importance des rôles modèles

NP : Il faut aider les jeunes femmes à se projeter dans des métiers dont elles sont absentes. Il y a une exigence de la puissance publique sur ces sujets ; il faut aussi interpeler les entreprises pour qu’elles y réfléchissent et prennent conscience de la sous-représentation des femmes dans les filières masculines et aux postes d’encadrement. C’est leur rôle au titre de la Loi Pacte, comme de leur responsabilité sociale. Il faut stimuler et agir.

CJ : On dispose de peu d’études d’impact des rôles modèles et de leurs effets sur l’orientation ; toutefois une étude qui date de 2015 permet de tirer des enseignements. Par exemple, la promotion de rôle modèle contribue à lutter contre le sentiment d’isolement, qui est un facteur déterminant pour faire en sorte que les femmes restent ou non dans un métier. Un second point est lié au moment où l’on présente ces rôles modèles ; il aura plus d’impact sur les filles ayant déjà choisi une orientation scientifique en terminale que sur les élèves de seconde. Il faut aussi pouvoir s’identifier à des femmes proches de sa sphère.

Faut-il instaurer des quotas ? 

NP : Je suis pour. Pas par adoration des quotas, mais sans quota, les choses n’avancent pas. En politique, les quotas ont permis de progresser, sans toutefois atteindre la parité d’élu·es dans les institutions et collectivités. C’est un outil indispensable, mais pas une fin en soi.

CJ : Les quotas constituent une étape nécessaire, ils luttent efficacement contre le sentiment d’isolement dans les secteurs où les femmes sont sous-représentées. En Norvège, une université de technologie a fixé une règle élégante : un recrutement classique, plus 30 places dédiées aux étudiantes. Trois ans plus tard, la règle n’était plus nécessaire…

Salaires : les femmes sont-elles conditionnées à exiger moins que les hommes, pour le même travail ? 

NP : Le sujet des différences de salaires entre femmes et hommes existe dans de nombreuses sphères, le secteur de l’IA n’y échappe pas. Il nous faut réaffirmer auprès des dirigeants et dirigeantes d’entreprise que le premier facteur d’attractivité, c’est de ne pas discriminer une personne sur deux. Et oui, les femmes s’autocensurent et n’affirment pas leurs ambitions. Le chemin est encore long.

 

Corinne Joffre est secrétaire générale de l'Institut interdisciplinaire d'intelligence artificielle de Toulouse (ANITI - Artificial and natural intelligence Toulouse institute) depuis son lancement en 2019. Docteure en biologie structurale, elle s’est orientée vers la gestion de projets, au niveau international, pour le compte de l’Université de Toulouse. Elle est titulaire d’un master études sur le genre obtenu à l’Université de Lyon en 2022. 

Nadia Pellefigue est vice-présidente de la Région Occitanie, en charge de l’enseignement supérieur, de la recherche, de l’Europe et relations internationales. Engagée depuis longtemps dans des organisations féministes, elle lutte contre toute forme de ségrégation.

 

Pour aller plus loin 

  • « Féminiser les métiers de l'IA : pourquoi et comment faire ?  », Valérie Ravinet, Investiga’Sciences, 2023

     

 

Journaliste : Valérie Ravinet. Cet article rassemble des morceaux choisis des interviews menées dans le 15e épisode d’Investiga’Sciences, une série de podcasts scientifiques, dont l’objectif est d’explorer un sujet avec deux expert·es, dans un débat au long cours. Chaque épisode est dédié à un thème et croise les regards et expériences pour comprendre ses enjeux, ses défis, ses perspectives. Créé par la journaliste Valérie Ravinet, ce projet est soutenu par ANITI et l’Université de Toulouse. Ont contribué à la réalisation de cet épisode : le dessinateur Ström pour le visuel du podcast, le Studio du Cerisier pour la prise de son et le jingle. Visuel de l'article : Delphie Guillaumé. Suivi éditorial de l'article : Clara Mauler.