Annalisa, enquêtrice aux frontières du droit
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Annalisa, enquêtrice aux frontières du droit

Les deux font la paire - Annalisa, enquêtrice aux frontières du droit

Parfois, certains événements décident du cours de votre vie professionnelle. Pour la sociologue Annalisa Lendaro, ce fut le 3 octobre 2013 : un naufrage en Méditerrané cause la mort de 368 migrant·es venant de quitter la Libye. Survenu à moins d’un kilomètre de l’île de Lampedusa, le drame a ému l’Europe entière. « À ce moment-là, je me suis autorisée à réorienter mes recherches vers les dispositifs de contrôle frontalier et leurs effets sur l’accès au droit des personnes en exil. » Depuis, elle n’a plus lâché ce sujet.

La série Les deux font la paire met en scène des couples insolites : un·e scientifique se prête au jeu de l’interview avec un objet du quotidien pour tirer un portrait décalé de celles et ceux qui font la science.

 

D’un côté, une carte d’identité délivrée par la République italienne. De l’autre, une carte Vitale de l’Assurance Maladie française. Deux pièces d’identité, deux sésames qui à la fois expriment la situation d’Annalisa Lendaro : sociologue italienne implantée en France, et renvoient à son sujet de recherche : les politiques migratoires et leurs effets

Annalisa Lendaro, enquêtrice aux frontières du droit

Un bon millier de kilomètres séparent son Frioul natal de Toulouse où elle est désormais chercheuse CNRS. Pourtant, sa trajectoire académique est loin de se résumer à une ligne droite entre ces deux villes. Cette amoureuse des langues étrangères n’avait même pas étudié le français au lycée. C’est grâce à un échange Erasmus, lors de son cursus en sciences politiques à l’université de Trieste, qu’elle s’est retrouvée pour un semestre à Aix-en-Provence. Compliqué, à vingt ans passés, de dompter une langue en quelques mois ? « J’avais choisi des matières d'examens qui me passionnaient, avec de super-professeurs. Comme j'avais envie de profiter de leur enseignement, cela a vraiment accéléré l'apprentissage du français. »
 

Une enquête « empirique » : une expérience au plus proche du terrain

Master en poche, elle se laisse convaincre que la recherche est faite pour elle. Quelques rencontres ont beaucoup compté dans ce choix. Celle notamment de l'actuelle directrice de l'Institut de recherche sur le Maghreb contemporain à Tunis, Myriam Catusse, qui lui conseille de préparer un projet de doctorat. Celle aussi du sociologue du travail et chercheur CNRS, Éric Verdier, sous la direction duquel elle mène à bien sa thèse en sociologie. De 2006 à 2011, de part et d’autre de la frontière franco-italienne, Annalisa s’efforce à comprendre, à travers deux terrains d’enquête, le secteur du bâtiment et celui de l’aide à domicile, comment la catégorie « immigré·e » est définie. 

 

Annalisa Lendaro, enquêtrice aux frontières du droit

« Je pratique une sociologie qualitative, qui chérit le travail empirique. Mes méthodes impliquent qu’après définition de mon objet de recherche, j'identifie un territoire sur lequel mener une enquête, en l'occurrence un territoire frontalier, pour observer les pratiques concrètes des acteurs en prise avec le phénomène que je veux étudier. Cela nécessite des missions sur place pour réaliser des entretiens avec ces témoins privilégiés. » 

Ses observations, elle les consigne sur un calepin, puis les enrichit de photos et vidéos. Elle utilise même un carnet de croquis pour noter la position dans l’espace des acteur·ices observé·es. Ce travail de collecte est complété par l'analyse de la « littérature grise » en prise avec le phénomène migratoire : rapports, débats parlementaires, arrêtés préfectoraux… Tout ce qui est produit par des institutions, la plupart du temps publiques. 

Un tournant vers d'autres publics

En 2013, année de son recrutement au CNRS, elle dirige une enquête auprès des habitant·es de Lampedusa, une île à mi-chemin entre Malte et la Tunisie, en prise avec les populations migrantes ayant survécu à la traversée de la Méditerranée. Véritable frontière sud de l’Europe, ce territoire reçoit alors, sur ces 20 km², des milliers d’exilé·es ayant quitté les côtes africaines dans l’espoir d’une vie meilleure. 

Quelques mois plus tard, l’actualité médiatique la rattrape. Le 3 octobre 2013, un chalutier hors d’âge chavire avec près de 500 passagères et passagers à bord venu·es principalement d’Érythrée et de Somalie. Le terrible bilan humain - 368 morts - place Lampedusa sous les projecteurs. Dans les mois qui suivent, le centre où les migrant·es sont retenu·es se ferme à la chercheuse. Un pas de côté s’impose : elle reporte son attention sur les rapports qu’entretiennent habitant·es de l’île et populations exilées, celles et ceux du « dedans » et celles et ceux du « dehors ». 

Soucieuse que son travail emprunte d’autres formes que celle d’un article scientifique, elle s’associe à l’anthropologue et réalisatrice Laura Auriole. De leur collaboration naît en 2017 Benvenuti, un film documentaire primé en festival (prix « Filmer en région » dans la sélection documentaire du Festival international du cinéma Méditerranéen de Montpellier en 2016 et prix à la diffusion « France 3 Via Stella » du Primed - le festival de la Méditerranée en images en 2017). « Cette matière filmique nous a beaucoup aidées pour ouvrir le débat à des auditeurs ou interlocuteurs plus larges que nos collègues ou nos étudiants. »

Engagement professionnel et militant ? Le cas des avocat·es et des chercheur·es

Annalisa Lendaro, enquêtrice aux frontières du droit

L’expérience est marquante à bien des égards. Elle conduit Annalisa à se pencher moins sur les migrant·es que sur leurs « soutiens » : des groupes qui peuvent être en difficulté parce que les effets des politiques migratoires atteignent leur quotidien professionnel. Un exemple ? Les avocat·es. 

« J'ai mené une enquête sur celles et ceux qui se spécialisent en droit des étrangers et travaillent aux frontières. J’ai étudié leur façon de s'engager dans ces contentieux qui sont très spécifiques, parce qu’ils ont lieu dans un contexte politique clivant autour des migrations, où l'enjeu pour ces professionnels est de pouvoir démontrer précisément qu'ils sont des professionnels, et pas des militants, même si en fait ils travaillent coude à coude avec des personnes qui sont considérées par certaines institutions comme des militants. »

Elle-même, comment s’accommode-t-elle de ce contexte politique « clivant » ? Sa réponse est sans ambiguïté : 

« Je ne crois pas du tout dans la neutralité. J’assume que tout type de recherche est inscrite dans un parcours de vie du chercheur, dans un engagement personnel ou collectif qui l'implique. Cela ne fait pas de la science qu'il ou elle produit quelque chose de moins valable, à condition que justement les conditions de production du savoir soient explicitées. 
C'est ce qu'en sciences sociales on appelle la réflexivité : il faut avoir le réflexe d’objectiver quelles sont les conditions qui nous ont conduit à travailler sur tel objet, quels sont les biais qu'on avait intégré au début d'une enquête, quelles sont les choses qui nous ont surprises, pourquoi elles nous ont surprises... 
Dès lors, je n'ai aucun mal à dire que les dernières lois sur l'immigration sont graves. En tant que sociologue, leurs effets sociaux me préoccupent parce que je vois qu'une partie de nos problèmes sociétaux aujourd'hui sont en lien avec l'augmentation assumée d'inégalités entre différents groupes de la société et avec la restriction des droits fondamentaux d'une partie de ceux qu'on se doit en fait d'accueillir. »

À plusieurs, on va plus loin

À partir de 2018, Annalisa coordonne le projet Dispow (Discretionary Power of the State at its Borders – Le pouvoir discrétionnaire des États à leurs frontières), financé par l'Agence nationale de la recherche (ANR). Il vise à comparer les dispositifs de contrôle frontalier en trois points du territoire français : la frontière franco-britannique dans le Calaisis ; la frontière franco-italienne entre Vintimille, Bardonecchia, Briançon et Nice ; et la frontière basque entre Bayonne et Irun. Objectif : montrer comment le pouvoir discrétionnaire de l'État français s'y manifeste (c'est à dire : la marge de manœuvre dont dispose un·e agent·e lors d'une prise de décision qu'il ou elle se doit de prendre dans le cadre de l'exercice de ses fonctions). 

« Pendant quatre ans, nous avons travaillé à treize sur ces trois territoires. L’ouvrage qui a suivi, titré Gouverner les exilés aux frontières : pouvoir discrétionnaire et résistances et sorti aux éditions du Croquant en 2024, montre qu’une recherche peut se conduire avec une dimension collective forte, dès lors que les affinités sont là. Pour moi, rien n’est plus stimulant que de recueillir le regard d’un ou d'une collègue sur mes verbatims (retranscription exacte des propos d'une personne) ou d’écouter un ou une autre ayant mené une enquête semblable à la mienne, mais sur d'autres territoires. »  

C’est durant cette enquête au long cours qu’elle débusque le sujet qui, désormais, lui tient à cœur. Il concerne les agent·es de la SNCF, un groupe social dont le lien avec l’immigration ne saute pas immédiatement aux yeux. Et pourtant, un grand nombre de personnes exilées empruntent le train pour tenter de franchir la frontière franco-italienne ; beaucoup sont interpelées en gare ou à bord des rames. « Les cheminots frontaliers, en particulier à la conduite et au contrôle, sont confrontés au quotidien à la violence des contrôles policiers, qui marquent une rupture avec un principe cher : celui du contrat d'égalité entre voyageurs », note la chercheuse. Depuis 2016, les agent·es constatent aussi une hausse sensible des décès de migrant·es, électrocuté·es sous les caténaires (ensemble de câbles permettant l'alimentation électrique des trains) ou happé·es par des trains le long de la voie ferrée. « Le résultat, ce sont tout un tas de dilemmes moraux qui émergent de ces situations, à l’origine d’arrêts maladies et même de burn-out. Nous sommes à la limite du problème de santé publique dans ce secteur, avec beaucoup de personnels en état de mal-être au travail. » 

De cette enquête qui la « prend aux tripes », selon ses mots, elle fait l'enjeu de son actuelle habilitation à diriger des recherches (HDR), qui lui permet, à son tour, d’encadrer des travaux doctoraux. Et de documenter toujours plus loin la réalité sociale aux frontières du droit. 

 

Annalisa Lendaro est chercheuse CNRS en sociologie au sein de l’Unité de recherche transitions organisations politiques inégalités - UTOPI (CNRS, Université de Toulouse Jean Jaurès, Université de Toulouse, Sciences Po Toulouse). Elle est aussi membre du Gisti - Groupe d'information et de soutien aux immigré·es, une association qui milite pour la liberté de circulation et l’égal accès aux droits sans considération de nationalité.

 

Aller plus loin :

 

Les deux font la paire est une série Exploreur - Communauté d'universités et établissements de Toulouse. Rédaction : Olivier Voizeux. Conception, coordination et suivi éditorial : Eva Bouloux, Clara Mauler et Hélène Pierre. Photos : © Sébastien Chastanet. Studio photos : Maison de l'image et du numérique, Université Toulouse - Jean Jaurès.