Rendez-vous en forêt amazonienne
Direction la forêt amazonienne auprès de la communauté native des Yaneshas, en compagnie du phytochimiste Mohamed Haddad. Sa mission de recherche est le fruit d’un projet conjoint entre la France et le Pérou pour recenser les plantes médicinales traditionnelles utilisées par cette communauté pour soigner les maladies. Suivons le guide...
Mini expo : Une série de galeries artistiques, esthétiques, patrimoniales et scientifiques pour découvrir le monde autrement. Les scientifiques se transforment en chargé·es d’expositions et partagent en images les coulisses de la recherche.
Une communauté native amazonienne : les Yaneshas
« Les communautés natives ou peuples autochtones ont en commun une continuité historique avec un territoire donné avant la colonisation et entretiennent un lien fort avec leurs terres. Ils maintiennent, du moins en partie, des systèmes sociaux, économiques et politiques distincts. Ils ont des langues, des cultures, des croyances et des systèmes de connaissances distincts. Ils sont déterminés à maintenir et à développer leur identité et leurs institutions distinctes et ils constituent un secteur non dominant de la société » - définition des Nations Unies.
Les Yaneshas sont un peuple autochtone de la forêt amazonienne péruvienne vivant dans 48 communautés dans la province de Puerto Inca (Huánuco), la province de Chanchamayo (Junin) et la province d’Oxapampa (Pasco). La population est d'environ 7500 personnes (recensement de 2007) et représente 2.91% des indigènes de l’Amazonie péruvienne. La langue yanesha appartient à la famille des langues arawak et est menacée - définition du ministère de la culture péruvien.
Suivez le guide !
« Bonjour, je suis Mohamed Haddad, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement, l’IRD. Je suis phytochimiste, un chimiste des substances naturelles retrouvées dans les plantes, dont j’étudie les structures et les fonctions. Je travaille à Toulouse, au sein de l’unité de recherche PHARMADEV, acronyme de PHARMAcochimie et biologie pour le DEVeloppement. Je vous invite à m’accompagner au cœur de l’Amazonie, au sein d’une communauté native amazonienne : les Yaneshas. »

Une longue route...
« Cette mission s’est déroulée en 2012 au Pérou. Depuis Lima, la capitale, nous avons rejoint en voiture un village amazonien appelé Oxapampa, au nord-est du pays, après avoir traversé les Andes. Une des difficultés de ce type de mission est bien souvent d’accéder au lieu d’étude… Par exemple, lorsqu’on atteint les 4800 mètres d’altitude, l’oxygène se fait rare et les routes sinueuses de montagne peuvent vite se transformer en cauchemars… »

pour enfin arriver au village !
« Après ce long voyage, nous avons atteint notre objectif, la communauté native amazonienne des Yaneshas. »
Mener une mission scientifique collective...
« L’objectif de cette mission était de recenser les plantes médicinales utilisées traditionnellement par cette communauté et de réaliser un ouvrage afin de « graver » ce savoir pour ne pas le perdre.
En effet, l’une des caractéristiques de ces savoirs traditionnels est qu’ils sont transmis uniquement oralement… Et certaines de ces traditions orales sont véhiculées par des « gardiens du savoir », comme les anciens qui jouent le rôle de narrateurs d'histoires chez certaines communautés.
Certains récits peuvent être diffusés à l'extérieur de la communauté, tandis que d'autres sont destinés à être transmis exclusivement en son sein. Dans le cadre de cette mission, certaines informations n’ont pas été partagées par les tradipraticiens qui connaissent parfaitement les plantes médicinales et leurs usages…
Par ailleurs, dans certaines sociétés qui n'ont pas de système d'écriture, cela permet de transmettre ces savoirs d’une génération à une autre. Mais les jeunes se détournent de plus en plus de l’apprentissage et de la transmission de ces savoirs traditionnels. »

après avoir été accepté par la communauté !
« Une fois arrivés sur place, avant de pouvoir intégrer la communauté, le chef de village est informé, puis informe à son tour les autres membres du village. Ils nous accueillent pour décider collégialement si nous pouvons rester dans le village ou si nous devons au contraire nous en aller… »

On signe un accord,
« Après le vote, si nous sommes autorisés à rester, nous mettons par écrit cet accord afin de conserver une trace de notre passage et de nos objectifs… Le travail d’écriture commence dès notre arrivée ! »
et on trinque au masato !
« Une petite fête est organisée pour célébrer notre venue ! Nous trinquons en buvant du masato, la boisson locale préparée à partir de manioc qu’on laisse fermenter dans une jarre pleine d’eau sucrée pendant plus d’une semaine… Bon, ce n’est pas ma boisson préférée, mais il est mal vu de refuser ! »

Direction la forêt pour enquêter
« Afin de sélectionner les plantes, nous procédons à des enquêtes de terrain. Nous échangeons avec les tradipraticiens, afin de savoir quelles plantes sont utilisées pour soigner quelles maladies et ainsi alimenter l’ouvrage final avec des exemples précis.
Puis nous procédons à la collecte des plantes identifiées, afin d’en garder une trace physique sous forme d’un herbier qui sera ensuite déposé au Muséum d’histoire naturelle de Lima. »
« Nous prélevons également, avec l’accord des autorités locales et dans le respect de la réglementation, des échantillons à destination de notre laboratoire pour réaliser des tests biologiques et confirmer un usage traditionnel en réponse à certaines pathologies. La forêt amazonienne est une majestueuse pharmacie à ciel ouvert ! »

... et pique-niquer (l'eau est à portée de machette)
« Pendant les collectes, quand on a soif sur le terrain, les lianes remplacent les gourdes… Ici, Augusto, notre interlocuteur local prélève une liane gorgée d’eau qui m’a bien désaltérée. »
Et enfin publier : un dictionnaire des plantes médicinales yaneshas« Voici le livre finalisé ! Il reprend les photos des plantes, leurs noms et usages traditionnels et les recettes de préparation. Et désormais, lorsque je rends visite aux tradipraticiens de cette communauté, ils ont, sous le bras, cet ouvrage qui nous aide énormément à communiquer. Même si nous ne parlons pas la même langue, les illustrations et la traduction m’aident à leur dire quelles plantes ou quels usages m’intéressent dans le cadre de mes recherches. »
Mohamed Haddad est chercheur en phytochimie à l’IRD - Institut de Recherche pour le Développement. Il est directeur de recherche au sein de l’unité PHARMADEV - PHARMAcochimie et biologie pour le DEVeloppement (IRD, Université de Toulouse) et responsable de l'équipe « Écologie chimique des organismes symbiotiques ».
Aller plus loin :
Yato' ramuesh: plantas medicinales yaneshas / Yato' ramuesh: pare'shemats yanesha, Geneviève Bourdy, Céline Valadeau, Joaquina Albán Castillo, IRD Éditions, 2008
« Peuples autochtones », Site des Nations Unies, 2025
« Le peuple Yanesha ». Traduction de la base de données des peuples autochtones du Ministère de la culture du Pérou, 2025
Le corps de l'homme, l'esprit des plantes. Soigner chez les Yanesha en Haute Amazonie péruvienne, Céline Valadeau, Geneviève Bourdy, IRD Éditions, 2015
Mini expo est une série Exploreur - Communauté d'universités et établissements de Toulouse. Texte : Mohamed Haddad. Crédits photos : François Canard et Mohamed Haddad. Conception et suivi éditorial : Catherine Thèves et Clara Mauler. Cet article a été réalisé dans le cadre de la Nuit des chercheur·es.



