Confinement : quand la littérature enferme ses personnages

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Cultures・Sociétés

Confinement : quand la littérature enferme ses personnages

Toulouse confinement
Toulouse, 12 juin 2018 © Eva Gourdoux

Mardi 17 mars 2020, 12h. La France vit le coup d’envoi du confinement, pour une durée alors indéterminée. Les Français se retrouvent piégés entre quatre murs, les sorties seront rares et contrôlées. Plus de bars, de cafés, de restaurants, de promenades sans attestation. C’est un nouveau mode de vie qui s’impose au pays, et tout à coup ma thèse prend vie. La réclusion, telle que dépeinte chez les trois auteurs américains que j’étudie, à savoir William Faulkner (1897-1962), Flannery O’Connor (1925-1964) et Eudora Welty (1909-2001), est devenue une expérience commune.

Par Eva Gourdoux, doctorante en littérature à l’Université Toulouse - Jean Jaurès, au sein du laboratoire Cultures anglo-saxonnes (CAS).

La vie en suspens

Tout comme les Français peuvent avoir l’impression d’avoir mis leur vie sur pause, les personnages reclus de la littérature du Sud des États-Unis traversent l’existence d’un pas lourd et contraint. Apathie, restriction, immobilisme et langueur sont autant de sensations que ces personnages isolés expérimentent.

Chez Faulkner (Le Bruit et la fureur, Tandis que j’agonise), les descriptions de l’espace sont souvent marquées par la pesanteur. Dans Absalon, Absalon ! (1936), dont les événements parcourent presque tout le dix-neuvième siècle, l’air se fait rare dans les pièces de la demeure, souvent comparées à des tombes. Les personnages blancs habitent le comté fictif de Yoknapatawpha, inspiré par celui, bien réel, de Lafayette dans le Mississippi. Ils vivent en reclus dans la plantation construite par Thomas Sutpen, personnage central du roman. Le lieu clos y est oppressant, il est synonyme de privation de liberté. L’enfermement se décline en sensations, faisant ressentir au lecteur l’expérience de la réclusion.

Si Faulkner fait office de monstre sacré de la littérature des États-Unis, Welty et O’Connor ne sont pas en reste. Bien que peu populaires en France, leurs nouvelles ont remporté plusieurs prix aux États-Unis, dont le prix Pulitzer de la fiction (Welty, en 1973) et le National Book Award (1972 pour O’Connor, 1983 pour Welty). O’Connor, particulièrement connue pour sa nouvelle Les Braves gens ne courent pas les rues (1953), décrit dans The Train (1948) un personnage écrasé par le poids de l’espace : couché dans un lit superposé dans un train de nuit, il a l’impression que le lit du dessus fond peu à peu sur lui comme le couvercle d’un cercueil. L’espace se referme comme un piège, et le reclus est accablé par le poids de l’environnement clos qui l’entoure.

Rendre compte de l’enfermement passe aussi par la caractérisation des personnages, autrement dit leur personnalité et la manière dont ils sont décrits. Ainsi, Rosa Coldfield, dans Absalon, Absalon ! (1936) de William Faulkner, représente l’archétype de la vieille fille : célibataire, elle vit seule et incarne la mémoire des événements passés, qu’elle raconte à Quentin Compson, son neveu. Toujours chez Faulkner, Emily de la nouvelle Une Rose pour Emily (1930) se retire du monde pour s’enfermer de son propre chef dans sa maison, à l’instar de Joanna Burden dans Lumière d’août (1932). L’on se rend ainsi compte que, si dans le cas de l’épidémie actuelle de Covid-19 la réclusion est subie, certains personnages de Faulkner font le choix de l’isolement, qui se mue en promesse de liberté et d’émancipation.

L’occasion de s’émanciper ?

Si le tableau dépeint jusqu’alors est plutôt sombre, la réclusion peut permettre dans la littérature de se libérer de différents carcans. Pour certains personnages, l’isolement représente l’occasion de vivre sa vie selon ses envies, sans se soucier du regard de la communauté : le mode de vie de Joanna, citée plus haut, est décrié par les habitants de Jefferson, ville imaginaire dans laquelle se déroule l’histoire. Issue d’une famille originaire du Nord, partisane des droits civiques des Noirs, Joanna détonne dans ce Sud ségrégationniste des années 1930. Cependant, son statut de recluse, de femme marginale, lui permet d’embrasser ses idéaux. De la même manière, dans A Curtain of Green (1941) de Eudora Welty, Mrs. Larkin vit seule et passe ses journées à s’occuper de son jardin, sous l’œil curieux des voisins dont elle ne se soucie guère.

Pour d’autres personnages, c’est de façon paradoxale et inattendue que la réclusion est moteur d’émancipation. C’est dans l’isolement contraint, souvent imposé par des figures masculines chez Welty, que les personnages se rendent compte de l’attrait de la liberté et de la compagnie d’autrui. Dans Livvie, le personnage éponyme (la nouvelle porte le nom du personnage principal) est piégé dans un mariage qui ne lui convient pas. Lasse de cette vie qu’elle n’a pas choisie, Livvie rêve du jour où elle pourra s’aventurer en-dehors de la propriété et partir à la découverte du monde. A la fin de la nouvelle, elle fait la connaissance d’un jeune homme qui, symbole du printemps, annonce le renouveau qu’elle espérait tant. A la mort de son mari, qui s’est d’ailleurs repenti pour cette union malheureuse, elle quitte la maison avec le jeune homme et goûte enfin à la liberté à laquelle elle aspirait. La réclusion permet donc à la fois de se départir des contraintes sociétales et de savourer l’indépendance retrouvée.

Ce que la littérature dit de la vie

Cette étude n’est pas sociologique, pourtant les confinés pourraient se retrouver dans les personnages de Faulkner, O’Connor et Welty. Après près de deux mois de confinement, les Français sont sans doute passés par l’ennui, l’inertie. Peut-être ont-ils, à un moment ou un autre, considéré leur domicile comme une prison, connu la frustration, combattu l’envie de sortir. Les œuvres de ces auteurs américains dépeignent tantôt une vie entre quatre murs, tantôt une réclusion à ciel ouvert, mais toujours les sentiments humains dont les lecteurs peuvent eux-mêmes faire l’expérience. L’isolement de ces êtres qui habitent un Sud de papier se fait l’écho de nos propres vicissitudes. La période exceptionnelle que nous traversons nous rappelle plus que jamais l’importance de la littérature, mise en perspective par la recherche en sciences humaines. Les personnages reclus de ces romans et nouvelles du début du vingtième siècle nous renvoient à nous-mêmes, confinés en 2020, espérant, comme Livvie, pouvoir quitter les murs de nos habitations pour profiter du printemps.