Bouillon de cultures : l’identité en question

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Cultures・Sociétés

Bouillon de cultures : l’identité en question

Graffiti Diversité culturelle ©adobestock

La mondialisation et l’intensification des migrations favorisent les échanges interculturels, amenant chacun à se confronter à l’autre. De ces « chocs culturels », la psychologue Zohra Guerraoui, spécialiste de la psychologie interculturelle, étudie la façon dont les différences culturelles sont traitées par les migrants et leurs enfants, et leurs effets sur leur identité.

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Propos recueillis par Carina Louart, journaliste scientifique.

Pourquoi parle-t-on de « choc », lorsque deux personnes de culture différente se rencontrent ? 

Zohra Guerraoui : Parce qu’elle soulève des problématiques identitaires : la confrontation avec une personne de culture différente conduit nécessairement à s’interroger sur sa propre identité et sur celle de l’autre, mais aussi à se questionner sur son rapport à l’altérité et à la différence culturelle. Cela produit des réactions, soit de peur, de rejet, ou des crispations, soit une ouverture à l’autre.

Ces rencontres comportent donc toujours des obstacles ?

ZG : Ces rencontres sont toujours porteuses de conflits intrapsychiques. Cela signifie que l’individu est amené à composer avec ses contradictions en lien avec ses propres systèmes de valeurs. Mais, pour le psychologue, le conflit intrapsychique est positif, il permet d’avancer. L’identité n’est jamais figée, elle se construit dans les interactions entre moi et l’autre, tous deux inscrits dans des groupes culturels. Il y a moi, la manière dont je me définis, et l’autre qui a sa propre définition de qui je suis. Le conflit vient souvent de l’écart entre ces deux définitions. Par exemple, je suis d’origine algérienne, j’ai été socialisée dans un système culturel qui me signifie qui je suis et qui je devrais être en tant que femme, mais je suis aussi socialisée dans la culture française qui m’a signifiée une autre manière d’être femme. Je me suis construite à partir de ces deux types de socialisations.

Le risque dans ces rencontres interculturelles, c’est de figer l’autre, l’enfermer dans une identité, de surcroît, souvent négative, qui ne correspond pas à qui il est. Cela peut produire des souffrances psychiques et des conflits interpersonnels entre personnes de cultures différentes.

Quelles peuvent en être les conséquences ?

ZG : Dans la question identitaire, la dimension de la valeur, de l’estime de soi sont importantes. Les recherches soulignent que les jeunes d’origine maghrébine développent souvent des identités de soi négatives intériorisées très tôt dans l’enfance. Pour les chercheurs, elles résultent du jugement négatif que la société porte sur ces populations, elles renvoient aux questions de la discrimination, du rejet, de la stigmatisation de ces populations. La personne dévalorisée pourra au mieux dépasser ces images négatives en adoptant une stratégie visant à démontrer le contraire : être excellent dans ses études et dans son travail, ou inversement, devenir ce que la société lui renvoie en adhérant à cette image dévalorisée, par exemple, en adoptant des conduites déviantes telles que la délinquance.

C’est ce que vous avez observé avec les adolescents incarcérés dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs ?

ZG : Ces interventions ont duré deux ans. Elles ont montré cette souffrance identitaire et ce sentiment de honte d’être soi, d’appartenir à un groupe dévalorisé, d’être en butte constamment au rejet, à la marginalisation. Pour ces adolescents, les actes transgressifs apparaissent comme une façon d’échapper au mépris et à l’humiliation et à leur position de victime. Ils transforment leur sentiment d’exclusion en une revendication violente et provocante. C’est, à mon avis, l’expression d’un appel à l’aide face à leurs difficultés d’intégration pourtant réellement désirée.

Vos recherches portent sur les populations d’origine maghrébine : les enfants et petits-enfants de migrants. Comment ces populations vivent-elles leur double culture ? 

ZG : Elles se sont construites à partir d’une pluralité de références culturelles et se reconnaissent à la fois dans les valeurs de la société française qu’elles ont intériorisées à travers l’école, les copains et le quartier, et dans les valeurs familiales. Cette double référence culturelle crée de la tension psychique qu’elles vont tenter de réduire en mettant en place des processus d’adaptation, des stratégies d’ajustement, de mise en lien entre les modèles d’identification sur lesquels elles se sont construites. Entre ouverture et fermeture, assimilation et différenciation, transformation et maintien de l’identité, chacun se définit à partir de cet entre-deux, qui de fait, ne peut se référer ni à la culture française, ni à celle de ses origines, mais à une nouvelle culture qui sera le produit de la métabolisation de ces cultures plurielles dans lesquelles elles ont évolué.

On est loin du concept d’acculturation !

ZG : Oui, à l’inverse de ce concept qui pose les modèles culturels comme dichotomiques, l’individu n’ayant pour seul choix que de se référer à sa culture d’origine et/ou à celle du pays d’accueil, je préfère le concept d’inter-culturation, né dans les années 80 et initié en partie par l’université toulousaine, qui introduit la notion « d’entre-deux » et montre que l’individu articule ses référents culturels pluriels, ce qui aboutit à la production de créations culturelles.

C’est ce que vous appelez « la culture tierce » ?

ZG : Nos recherches s’attachent à analyser les capacités adaptatives sur le plan psychique mobilisées quand il y a confrontation culturelle. Et c’est ce que je vois sur le terrain : les personnes se réfèrent à des affiliations mais elles se définissent comme culturellement plurielles. Dans les années 70, beaucoup pensaient que ces personnes ne pouvaient pas se construire une identité cohérente et unifiée, que celle-ci ne pouvait être que clivée, or les travaux montrent qu’il n’en est rien. Bien sûr, ces personnes vivent des tensions comme tout individu qui a un moment donné est amené à se situer, à faire des choix, mais elles ont assez de ressources psychiques pour ne pas être dans la déstructuration identitaire.

Il s’agit donc d’une identité temporaire ?

ZG : Cette identité plurielle des personnes en situation d’interculturalité donne lieu à une identité interculturelle qui se caractérise par son adaptabilité au contexte, privilégiant toujours l’adaptation. En effet, quand ces personnes se trouvent dans leur famille, avec leurs copains, avec leurs collègues de travail, elles vont adopter une manière d’être en accord avec ces différents milieux et montrer à chaque fois, une facette d’elles-mêmes. Nous fonctionnons tous de cette façon, on s’adapte sans pour autant perdre ce qui définit notre identité.

Dans ce cas, on peut donc parler d’intégration réussie.

ZG : C’est la question que je pose toujours aux personnes que j’interviewe dans le cadre de mes recherches. Elle suscite souvent de leur part, une réaction de colère : pourquoi nous renvoyer toujours à cette question-là, disent-ils alors que nous sommes nés ici, que nous avons grandi ici ? C’est une manière de dire : mais à quel moment on nous considérera comme faisant partie du groupe ?

Il apparait pourtant que les différences culturelles s’expriment de plus en plus, notamment à travers le religieux.

ZG : La fille va peut-être mettre le voile, le garçon avoir un discours agressif, mais pourquoi ? Cela exprime sûrement leur mal-être, leur désarroi du fait du sentiment qu’ils éprouvent de ne pas trouver leur place, de ne pas être reconnus dans cette société. Contrairement à la génération des grands parents d’origine maghrébine, leurs enfants et petits-enfants se reconnaissent dans la culture française car ils l’ont co-construite dans les échanges de tous les jours.

Quand un jeune se tourne vers l’islam, il s’inscrit dans une filiation. La manière dont il va vivre sa foi peut être sereine mais elle peut être plus offensive, voire agressive et même meurtrière. Cela ne signifie pas pour autant que la personne ne se considère plus comme ne faisant plus partie de la société française, elle peut exprimer, à travers ces actes désespérés, de la souffrance de ne pas être reconnue. Elle peut alors se désolidariser de la société dans laquelle elle vit. Malheureusement, cette désolidarisation peut s’exprimer de manière très violente.

On a le sentiment que la mondialisation crée à la fois une ouverture et une fermeture à la culture de l’autre.

ZG : Oui, on est dans des processus paradoxaux. La globalisation et les réseaux sociaux nous permettent d’être confrontés plus rapidement et plus intensément à des systèmes de sens, de valeurs, différents des nôtres. Nous sommes amenés continuellement à nous réajuster pour pouvoir nous adapter à l’autre, à ce qu’il pense, à ce qu’il croit. Dans cette rencontre, nous prenons conscience de notre identité culturelle, mais aussi de la diversité de la société française. Cela crée des crispations, du rejet, de la peur. Peur de cette France, de perdre son identité, de disparaître du fait de l’immigration mais aussi de la globalisation. Cela se traduit par des replis, des revendications identitaires, chacun se sentant menacé. Cette mutation insécurise psychiquement les individus. C’est ce qui rend ces problématiques d’interculturalité très sensibles au niveau sociétal et politique.

Comprenez-vous les inquiétudes de certains qui estiment que la diversité culturelle constitue un danger pour la culture française ?

ZG : Les travaux que nous réalisons permettent de comprendre les transformations culturelles qui sont à l’œuvre. Parler de la culture française en se référant à un passé, c’est la figer et ne pas tenir compte de tous ces mouvements qui la traversent et la transforme. Or on sait très bien que la culture s’inscrit toujours dans du processus. Pour prendre l’exemple des descendants d’origine maghrébine, ils présentent plus de ressemblances avec la population française que de différences, malgré les apparences. C’est précisément ce qui explique l’émergence de crispations de la part de certains qui se sentent menacés dans leur fondement identitaire. Ils souhaiteraient perpétuer quelque chose qui serait de l’ordre du passé.

Les populations d’origine magrébine se reconnaissent de plus en plus dans la culture occidentale et les mariages mixtes font qu’au niveau phénotypique, il y a de plus en plus de ressemblances avec l’homme occidental. Si ces populations sont stigmatisées, ce n’est pas seulement à cause de la question de l’islam et du terrorisme, mais parce que cela inquiète : on risque de ne plus les reconnaître physiquement, on ne saura plus à qui on a affaire et la grande peur, pour certains, est de faire entrer le loup dans la bergerie, c’est-à-dire dans la famille. La frontière culturelle qui jusque-là était représentée par des éléments très visuels : soit le phénotype, soit la religion s’estompent, cela crée de l’anxiété, mais je reste optimiste.

Portrait Zohra Guerraoui
Zohra Guerraoui est enseignante-chercheuse au Laboratoire cliniques pathologique et interculturelle (LCPI), pôle Interculturation psychiques et contacts culturels (IPCC) de l’Université Toulouse - Jean Jaurès.

Références bibliographiques

  • Guerraoui, Z., Pélissié, D., Gouzvinski, F. (2018). Les mineurs incarcérés : honte et souffrance identitaire d’adolescents issus de l’immigration,  Adolescence, 36/1, 57-67

  • Guerraoui, Z (2008). De la socialisation a l’identité religieuse : l’exemple des personnes en situation interculturelle. In N. Roussiau (Ed.), Psychologie sociale des religions. Rennes : Presses universitaires de Rennes. 17-30

  • Guerraoui, Z. & Troadec, B. (2000). La psychologie interculturelle. Paris : Armand Colin.