Nicolas Joly : un naturaliste régional au cœur des controverses de son temps

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Nicolas Joly : un naturaliste régional au cœur des controverses de son temps

Portrait Nicolas Joly
Portrait de Nicolas Joly (1812-1885) © Musée d’Art et d’Histoire de Toulouse.

Anatomie, anesthésie, homme fossile, génération spontanée et même cryogénisation : autant de questions qui font débat et occupent les naturalistes au XIXe siècle. Les recherches de Nicolas Joly en sont l’illustration.

Par l’équipe Exploreur.

Avide de curiosités

Un curieux mammifère est arrivé à Toulouse fin 1843 : c’est « la girafe du Muséum ». À la mort de l’animal, c’est Nicolas Joly qui fait l’étude des restes et publie une note sur l’organisation anatomique de l’animal. Il s’est intéressé à bien d’autres animaux « exotiques » : l’introduction dans les Pyrénées d’un Llama et d’un Alpaca du Pérou (le lama et l’alpaga d’aujourd’hui), mais aussi les axolotls nés à la ménagerie des reptiles du Muséum d'histoire naturelle de Paris et rapportés vivants à Toulouse, ou encore les mœurs, le développement et les métamorphoses d'un petit poisson chinois du genre macrapode (macropode, aujourd’hui). Localement, il s’intéresse à quelques monstruosités récemment observées chez nos animaux domestiques : par exemple, deux agneaux réunis par le cou (déradelphe), un autre à trois têtes (triocéphale), un cochon et un veau polydactyles. Il étudie même un enfant avec un cerveau remplacé par une tumeur (nosencéphale) né « vivant » à Toulouse le 26 juillet 1850.

Veau chélonisome_Joly_Exploreur
Veau chélonisome. Planche de l’article "Mémoire sur deux genres nouveaux de monstres célosomiens que l'auteur propose de désigner sous les noms de chélonisome et stereptosome", Mémoires Académie des sciences, inscriptions et belles lettres de Toulouse, 1844, p. 251.

Témérité au laboratoire

Nicolas Joly ne recule devant aucune question de son époque. En 1844, il se préoccupe de la cryogénisation. Il prélève des anodontes (mollusque bivalve sans dent sur les valves) et des paludines (escargot d’eau douce univalve vivipare) dans le Canal du Midi, il les laisse congeler, puis procède à une décongélation pour constater qu’ils ont survécu. Les paludines vont même survivre à une deuxième congélation, et se reproduire.

En 1847, c’est la question de l’anesthésie qui l’anime. Il expérimente sur lui-même les effets de l’inhalation prolongée de l’éther.

L’expérience est réalisée le 19 février 1847, en présence de M. Bonnes, secrétaire de l’École royale vétérinaire de Toulouse, puis reproduite le 24 février avec un public plus nombreux d’une trentaine de confrères et d’étudiants. L’appareil de Charrière n’étant pas arrivé à Toulouse, il utilise celui, imaginé par le docteur Estevenet. Il témoigne dans une note et conclue : « Je suis donc convaincu, en ce qui concerne mon individualité, que l’éther en vapeur agit sur le système nerveux, et, par lui, sur le système respiratoire et sur l’appareil musculaire. J’ai senti mes forces défaillir au moins autant que j’ai senti mon cerveau s’affaisser ; mais la première de ces sensations a été consécutive de la seconde. Chose bien bizarre ! Malgré l’état d’ivresse des mouvements à laquelle m’avaient réduit les inhalations éthérées, j’ai conservé pendant presque toute la durée de l’expérimentation une délicatesse de sensation, et une dose d’intelligence qui paraissent peu en rapport avec les effets physiques produits sur l’encéphale. Du reste, au bout de vingt-quatre heures tous les phénomènes déterminés par l’éther avaient entièrement disparu » (Mémoires de l'Académie royale des sciences et belles lettres de Toulouse, 1847. « Notes sur les effets des inhalations éthérées » p. 95). 

De débats en controverse, quel qu’en soit le prix à payer

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Planche dessinée et annotée par Nicolas Joly des animaux microscopiques infusoires (appelés également animalcules infusoires) qui colorent en rouge les sources sulfureuses de Salies, Mémoires de l'académie royale des sciences et belles lettres de Toulouse, 1844, "Notes sur une nouvelle espèce d’animalcule infusoire qui colore en rouges les sources sulfureuses de Salies », p. 116, planche A.

 

C’est Nicolas Joly qui révèle le mystère des sources rouge de Salies et d’Enghins.

Il participe vivement aux débats qui agitent la communauté scientifique : en 1844 paraît une « Note sur une nouvelle espèce d’animalcule infusoire qui colore les sources sulfureuses en rouge de Salies (Haute-Garonne) et d’Enghins (Seine et Oise) », question déjà abordée dans les marais salants méditerranéens.

Sa réputation est mal menée à partir de 1860, lorsqu’il devient l’un des acteurs de la polémique concernant la génération spontanée.

Il se range dans le camp Pouchet défendant la thèse de l’hétérogénie, en opposition à Pasteur, la question est arbitrée et tranchée par l’Académie des sciences qui donne raison à ce dernier, qui par l’expérimentation démontrera le bien-fondé de sa thèse. Le débat a été vif, houleux ; au-delà des discussions scientifiques, l’opposition Paris-Province transparaît souvent, et la question de l’éthique des chercheurs est clairement posée. Pasteur écrit dans une lettre à Bertin en 1864, au sujet de ses opposants : « ils n’ont pas de principes, seulement des opinions ». A la fin de sa vie, vingt ans plus tard, Nicolas Joly écrit encore à ce sujet : « M. Pasteur a eu sur moi l’avantage immense de pouvoir continuer, étendre, varier ses recherches dans la voie nouvelle où il était entré et qui, nous le reconnaissons sans hésiter, l’a conduit à de merveilleux résultats, trop merveilleux, peut-être trop vantés, surtout par les prôneurs plus ou moins intéressés à la chose, par des adeptes enthousiastes jusqu’à l’exagération, disons mieux, jusqu’à la servilité. […] Si nos discussions, déjà anciennes, avec M. Pasteur, ont pu contribuer en quoi que ce soit à lui faire obtenir un si magnifique résultat, nous nous en réjouissons du fond du cœur, et nous oublions volontiers qu’il a été pour nous un adversaire âpre et peu courtois » (Extrait des mémoires de l'académie royale des sciences et belles lettres de Toulouse, 1891, "Éloge de Nicolas Joly, par M. le Dr. Alix", p. 512)

Faire face à l’évolution des sciences

L’existence de l’homme fossile occupe les naturalistes. La préhistoire, la paléontologie sont encore des disciplines balbutiantes. Il publie, en 1885, un ouvrage intitulé : « L’homme avant les métaux ». Il y fait un grand exposé visant à montrer « les preuves en faveur de la haute antiquité du genre humain » et la connaissance encore minime « des mœurs, de l’industrie, des arts, des idées morales et religieuses de l’homme avant les métaux ».  Dans un discours dans une séance de l’Académie des sciences et belles lettres de Toulouse le 23 mai 1869, il saluera à ce propos, son collègue « éminent paléontologiste », Édouard Lartet, mais aussi Jean-Baptiste Noulet « son digne émule » et citera quelques noms de ceux qu’ils nomment, la « phalange de jeunes gens laborieux » : « à côté des maîtres de la science placer ceux de leurs disciples, c’est là une justice qui je l’espère, deviendra pour eux un encouragement, et qui, pour moi est un plaisir. MM. Cartailhac, Cazalis de Fondouce, Henri Filhol, Garrigou, Gantier, Rames, Trutat ont apporté ou apportent encore chaque jour leur pierre à l’édifice de la science nouvelle qu’a inaugurée M. Boucher de Perthes. »

Une vie de recherche tous azimuts

À l’occasion, il sort de son domaine de prédilection pour aborder les questions de société. C’est le cas en 1843 avec sa recherche historique sur les corsets, à laquelle il ajoute quelques réflexions sur les dangers que présente l’usage abusif de ces « cuirasses ridicules » qui « devraient être sévèrement proscrites ». Enfin, il embrasse aussi les questions philosophiques de son siècle et, en tant que naturaliste, s’interroge sur le monde animal. En 1838, déjà, il publie « De la nature des animaux, comparée à la nature humaine », vingt ans plus tard il propose dans une autre publication un « Essai de réponse à ces trois questions. L'acclimatation, la culture et la domestication de nouvelles espèces, soit animales, soit végétales, sont-elles possibles ? Sont-elles utiles ? Sont-elles nécessaires ? ».

 

NICOLAS JOLY · EN BREF

Professeur de zoologie à la Faculté des sciences de Toulouse de 1842 à 1878, et de physiologie de 1870 à 1878, docteur en médecine en 1851, professeur de physiologie de 1870 à 1878 à l’École de médecine et de pharmacie. Il était correspondant de l'Académie des sciences de Paris, et à Toulouse, conseiller municipal et membre de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles Lettres (1842), de la Société d’Agriculture (1847) et de la Société d’horticulture (1854).

 

Références bibliographiques

  • Dominique Raynaud. « La correspondance de F.-A. Pouchet avec les membres de l’Académie des Sciences: une réévaluation du débat sur la génération spontanée. » Archives Européennes de Sociologie/ European Journal of Sociology, Cambridge University Press (CUP), 1999, 40, pp.257-276.

  • Histoire de l’anesthésie, Marguerite Zimmer, coll. Sciences et Histoire, EDP Science, Paris, 2008.

Polygonum tinctorium
Polygonum tinctorium
Au service du territoire. Nicolas Joly a été étudiant à Montpellier, il est professeur à Toulouse, les questions régionales l’intéressent. Il a fait sa thèse de doctorat (1840) sur le polygonum tinctorium autrement dit la persicaire à indigo : « l’autre plante » qui produit un pigment bleu. Plus tard quand la sériciculture, très présente dans les Cévennes, est touchée par une série de maladies des bombyx, il publie plusieurs études sur le sujet : des vers à soie japonais, le soufrage « appliqués aux vers à soie atteints de gattine et de muscardine », un « nouveau moyen proposé par le professeur Emilio Cornalia, pour distinguer à coup sûr la bonne graine de vers à soie de la mauvaise », « les maladies des vers à soie et la coloration des cocons par l'alimentation au moyen du chica ».