« Les Engagés » : une websérie LGBT au cœur des questions de genre à la télévision

Partagez l'article

Cultures・Sociétés

« Les Engagés » : une websérie LGBT au cœur des questions de genre à la télévision

les_engages_lgbt_exploreur

Comment et pourquoi une websérie LGBT se crée-t-elle ? Comment les histoires personnelles des protagonistes influencent la production de la série ou la fabrique des scénarios ? Déborah Gay analyse le phénomène avec Les Engagés.

Par Alexandra Guyard, de l'équipe Exploreur.

Nous sommes en 2013. La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche fait polémique. Il est accusé d’être « un film lesbien fait par des hétéros ». C’est à ce moment-là que Déborah Gay, journaliste et critique de série, installée à Grenoble décide de se lancer en thèse. Son CDD au Dauphiné Libéré s’achève. En 2016, elle s’inscrit en doctorat avec le sujet « Le Genre de l'innovation, la production de la différence : dans les coulisses d'une websérie ».

Déborah Gay est, depuis longtemps, sensibilisée aux questions de genre de par son parcours académique (elle a étudié les gender studies aux États-Unis, et a travaillé sur « Genre et homosexualité » dans ses mémoires à l’école de journalisme de Grenoble et à Sciences Po Lille) et professionnel, comme critique de série et journaliste.

Portrait Déborah Gay
Déborah Gay est docteur de l'Université Toulouse - Jean Jaurès, au Laboratoire d'études et de recherches appliquées en sciences sociales (LERASS -Université Toulouse III - Paul Sabatier, Université Toulouse - Jean Jaurès, Université Paul-Valéry Montpellier) © Jérôme Fort.

« C’est un angle qui m’a tout de suite intéressée. Alors oui, j’ai voulu évoquer la série Penny Dreadful sous l’angle de la femme et de la putain ou de Big Bang Theory sous l’angle des masculinités »,

se souvient-elle.

Pour sa thèse, son choix se porte alors naturellement sur Les Engagés, websérie sur le militantisme dans le milieu LGBT, dont elle connaît le scénariste, un collègue de travail, ancien militant dans le milieu LGBT lyonnais, qui lui ouvre les portes des coulisses de la série pour son travail d’enquête et ce dès le début. Un vrai privilège.

Dans les coulisses de la série

Les Engagés est une des œuvres portées par Studio 4, la plate-forme de webséries lancée en 2012, par France Télévisions et qui fait partie du département des Nouvelles Écritures. Elle se présente comme la première "série" française dont une majorité de personnages appartient à la communauté LGBT. Elle suit, à l’époque actuelle, le parcours d’un jeune musulman qui quitte sa banlieue stéphanoise pour vivre ouvertement son homosexualité à Lyon. S’y enchevêtrent des histoires de coming out et d’acceptation de l’homosexualité en même temps que résonnent les combats politiques portés par le milieu associatif.

Des phases de casting jusqu’à la post-production, en passant par le tournage, le voyage de Déborah Gay dure sept mois, pendant lequel, elle devient l’observatrice attentive, sur le terrain, des logiques internes entre les différents protagonistes de la série (producteurs, scénariste, acteurs) lors de sa première saison.

Son travail de thèse décortique patiemment les coulisses de la série, et notamment les interactions de tous et toutes entre engagement militant pour certains, rapports de pouvoir ou plus simplement banalité du travail quotidien pour d’autres, au cœur du processus de création et d’innovation de cette websérie, véritable laboratoire test pour la chaîne des personnalités ou des idées plus marginales, sachant que le web n’est pas encore soumis au filtre du CSA.

Mais en quoi les questions de genre sont-elles prégnantes dans Les Engagés ?

« Très vite, j’ai pu observer des logiques de genre entre une équipe à Studio 4 presqu’exclusivement composée de femmes mais dirigée par un homme et un scénariste, des réalisateurs, des responsables de casting masculins »,

raconte Déborah Gay comme point de départ.

« L’innovation est portée par les femmes mais récupérée par les hommes. Les logiques patriarcales demeurent même dans les webséries. Et côté tournage, les représentations des femmes restent très stéréotypées ou invisibles », rajoute-t-elle. Ainsi, malgré une volonté d’ouverture affichée, la chercheuse a aussi pu remarquer la fabrique de stéréotypes notamment raciaux et paternalistes, avec une homosexualité majoritairement blanche et masculine, un point central dans sa thèse : « tous les personnages sont blancs, le personnage qui doit fuir est maghrébin, sa sœur est voilée. C’était le point aveugle du réalisateur et des scénaristes : comment représenter des enfants de deuxième ou troisième génération issus de l’immigration ? ».

Implicitement, le discours présente une banlieue plus intolérante aux questions de l’homosexualité, au-delà des centres-villes « éclairés ». Et le fait que les épisodes n’excèdent pas 10 minutes encouragent ces partis pris.

De multiples dynamiques et des rapports de pouvoir ou sociaux au-delà de la stricte différenciation homo/hétéro sont ainsi à l’œuvre avec des comédiens qui essaient de travailler entre eux sur ces questions de représentations, ceux qui étaient gay jouant le rôle de conseillers pour les acteurs hétéros du tournage. Dès le casting, la perception et l’identité sont interrogées au contact de l’intime et de sa propre sexualité : fait-il suffisamment gay ?

Un thème porteur de succès

« Quand cette série a été lancée il y a eu l’éclosion d’autres séries dans ce droit fil. Je pense notamment à Fiertés de Philippe Faucon. Il y a une vraie porosité entre combats sociaux et représentations télévisuelles. Les manifestations, autour de l’égalité des droits, ont grandement influé. Socialement, la manif pour tous a aussi joué le rôle de catalyseur. Cela a permis l’éclosion de ces webséries mais a eu aussi un impact sur l’industrie culturelle plus traditionnelle », rajoute Déborah Gay.

Mais dans ce cas, peut-on encore toujours parler d’innovation ? Les webséries s’autonomisent de plus en plus, elles ne sont plus forcément pensées comme l’antichambre d’une diffusion préalable sur le web avant la télévision. La websérie est un canal en soi, comme en atteste le succès Skam France avec ses 70 millions de vues. Où quand l’innovation (et ses thèmes) quittent la marge ?